AVANT-PROPOS - PANORAMA GENERAL

3. Des enjeux et des risques considérables

Avant d'aborder les problèmes pratiques, il est très important de bien comprendre les enjeux de la bonne traduction/interprétation. Or, ces enjeux ne sont clairement perçus qu'en négatif, quand la mauvaise traduction a exercé ses ravages. La plus-value générée par la bonne traduction va de soi. C'est seulement la moins-value de la mauvaise traduction/interprétation ou de la non-traduction qui finit par devenir perceptible et, souvent, mesurable (en K€ ou même en M€). Et, à ce moment-là, il est généralement bien trop tard.

Dans le cas de l'interprétation, les effets de la mauvaise qualité sont directement et immédiatement perceptibles. Pour la traduction écrite, les effets sont souvent cachés, différés, généralement insidieux et la victime n'en est parfois même jamais informée. Ceci étant, tout le monde a entendu parler de budgets largement dépassés, de produits rappelés parce que la traduction les rendait inexploitables ou même dangereux, de réunions ratées ou de parts de marché perdues parce que la traduction n'était pas prête à temps, de documentation technique tellement abominable que les services commerciaux des clients à l'étranger en ont honte et, pis encore, d'erreurs de traduction responsables de dommages graves aux biens et aux personnes et parfois même fatales à la personne morale qu'est l'entreprise commanditaire de la traduction .

Les traductions sont (chronologiquement) le premier contact de l'entreprise avec ses publics, clients, partenaires et autres interlocuteurs étrangers. Étant le représentant de l'entreprise ou organisme considéré, elles doivent porter la marque emblématique de son professionnalisme général . Les documents traduits sont généralement le premier vecteur de l'image de marque et de la crédibilité de l'entreprise et donc, littéralement, ses " porte-parole ". Une traduction médiocre est, au même titre que le logo indéchiffrable, l'ambassadeur sans nœud papillon, l'emballage défraîchi ou déchiré, les bureaux au mobilier bancal et aux murs craquelés, le signe de la négligence et du manque de considération : dans le meilleur des cas, elle sera reçue comme une marque de mépris envers ceux à qui on la destine ; dans le pire des cas, il ne manquera pas de concurrents bien intentionnés pour faire valoir qu'ils " ne seraient pas étonnés que le reste soit à l'avenant ..."

On dit généralement que la traduction de qualité coûte cher. Mais elle ne coûte pas aussi cher, au final, que la traduction bricolée, dont le coût réel est souvent masqué parce l'on n'est pas toujours avisé que tel marché a été perdu parce que " la communication linguistique ne marchait pas " ou que les " gens d'en face " ont eu le sentiment qu'on les traitait mal. Ceci étant, si l'entrepreneur a le goût du risque, il peut faire traduire ou interpréter par n'importe qui : il y a de bonnes chances pour que, en toute logique, il se retrouve avec du n'importe quoi.

Si les effets de mauvaises traductions se limitent à l'explosion d'hilarité de l'utilisateur (ou, plus fréquemment à une bordée de jurons), le mal n'est pas franchement irréparable. Mais, insidieuse, l'erreur fatale est vite arrivée :

  • si les sigles et acronymes créés par la traduction ont une signification scatologique pour les utilisateurs de cette traduction, les réactions seront pour le moins mitigées ;
  • si les tableaux sont montés de gauche à droite dans une documentation à destination de lecteurs qui lisent de droite à gauche, il ne faut pas s'étonner que ces tableaux soient mal interprétés ;
  • si la conserverie reçoit 450 tonnes de matière première dont elle n'a que faire, parce que le traducteur ne savait pas (sic) que ce qui porte tel nom dans une région d'un pays ne porte plus le même nom dans un autre pays et n'a pas pris la précaution d'ajouter le nom latin de l'espèce voulue, il n'y a pas que de la mise en boîte dans l'air ;
  • si le traducteur vers l'anglais indique des 'similarities' entre l'ADN de référence et l'ADN de comparaison alors que le seul terme indiquant l'identité indiscutable est 'match', le magistrat instructeur risque de ne pas obtenir l'extradition demandée ;
  • si le traducteur confond les bornes ou les signes des tensions dans un montage électrique, avec inversion du sens de rotation des dispositifs mécaniques, il y a risque de grave dommage aux biens ou aux personnes ;
  • si l'agence de publicité traduit le gain de poids obtenu sur un pneumatique pour aéronefs comme s'il s'agissait de la prise d'embonpoint (weight gain), le chiffre d'affaires escompté ne sera pas au rendez-vous ; la honte et la confusion, si !
  • si le traducteur convertit scrupuleusement les gallons US [3,7853 litres] comme s'il s'agissait de gallons impériaux [4,5461 litres], on peut s'attendre à des débordements ;
  • si la bande son de la vidéo utilisée pour vanter au gratin des distributeurs planétaires les avantages mirifiques d'une nouvelle technique de massage phytothérapeutique suscite tout à coup le rire graveleux ou, au contraire, le glacial silence des prospects, c'est que la traduction a dérapé… et un gros effort de com. va être nécessaire pour rattraper les marchés mondiaux ;
  • si le traducteur mélange allègrement l'exploitation commerciale, l'utilisation commerciale, et l'utilisation à des fins commerciales, les bataillons d'avocats peuvent commencer à fourbir leurs armes ;
  • si le traducteur a écrit que la référence à prendre en compte dans les calculs de coûts prévisionnels est le prix du gaz (gas) alors qu'il s'agit de celui de l'essence à la pompe (gas, aussi, en abréviation de gasoline) , il ne faut pas s'étonner que les destinataires explosent (de rire ou de colère, selon les cas, mais jamais de joie) ;
  • si le dosage du produit est dix fois ce qu'il devrait être et si le produit devient de ce fait mortel parce que le traducteur n'a pas vu le point décimal que rien ne précède en anglais (.4 mg) et qu'il a lu 4 mg là où il devait lire 0,4 mg, mieux vaut avoir une bonne assurance ; … et le florilège peut s'étendre à l'infini.
  • Il y a bien plus insidieux et donc généralement insoupçonné. Si, par exemple, le traducteur ne réussit pas à s'exprimer très exactement comme le ferait un chercheur dans le domaine auquel se rapporte l'article ou le rapport qu'il traduit, cet article ou ce rapport risque d'être refusé même si son contenu est riche. Dans ses retombées économiques, la science est aussi un champ de bataille et tous les moyens sont bons pour ceux qui ont quelque chose à protéger pour faire des tris impitoyables et donc souvent injustes (parce que protectionnistes). Ne pas disposer du top du top en matière de traduction lorsque c'est celle-ci qui fonde le jugement et conditionne donc le devenir du concept ou du produit, est un très lourd handicap dont on n'a généralement même pas conscience. Emporter l'adhésion et la conviction de publics qui ont de bonnes raisons de ne pas être acquis à la cause que l'on défend exige une précision, une justesse et une finesse de formulation et de rhétorique dont peu de traducteurs sont vraiment capables, à moins d'avoir la triple compétence du traducteur vrai, du non mois véritable spécialiste, et du rédacteur au bon coup de plume.

    Quand on s'aperçoit que ça ne va pas, on prend un autre traducteur et on recommence : on " fait refaire ". Mais il n'est pas besoin de sondages coûteux pour confirmer que fort peu de demandeurs de traductions apprécient de payer deux fois (ou au moins une fois et demie) pour la même chose. Pire encore, le donneur d'ouvrage ne sait généralement même pas qu'une catastrophe s'est produite : parce que les destinataires de la traduction l'ont purement et simplement passé par pertes et profits sans prendre la peine de le lui dire ni, à plus forte raison, de lui expliquer pourquoi, ou parce que le retour indigné s'est fait sur le traducteur - qui ne s'est naturellement pas vraiment investi dans une grosse campagne de pub sur cette question .

    Donc, la traduction (comme l'interprétation, mais pour d'autres raisons) ne se traite pas à la légère : c'est une affaire sérieuse avec des enjeux extrêmement sérieux et des risques considérables. Elle doit être considérée comme un investissement sensible et sérieux confié à des professionnels compétents. En effet :

  • le document bien traduit est une vitrine de l'entreprise/organisme à l'étranger ;
  • le document bien traduit est l'ambassadeur de l'entreprise/organisme émetteur ;
  • la bonne traduction est une arme commerciale ou, au moins, un très sérieux avantage concurrentiel - la traduction doit faire vendre et la bonne traduction fait effectivement vendre ;
  • la bonne traduction est la marque de la considération et du respect que l'on a pour ses partenaires étrangers ;
  • la bonne traduction, c'est l'emblème du professionnalisme de celui qui la diffuse pour son compte ;
  • la bonne traduction, c'est une protection contre les litiges. Inversement :
  • la traduction de mauvaise qualité est une contre-publicité pour l'entreprise ou l'organisme qui la diffuse ;
  • le document mal traduit dévalorise l'entreprise ou l'organisme émetteur ;
  • la traduction étant un produit ou un instrument au service d'autre chose (aide à la vente, aide au développement industriel, outil de stratégie commerciale, aide à la prospection, outil d'expansion économique, etc.) la mauvaise traduction ou la traduction bricolée risque de mettre en péril cette autre chose ;
  • la mauvaise traduction est une arme commerciale … retournée contre celui qui la diffuse par ses concurrents ;
  • la mauvaise traduction est perçue comme un manque de considération et de respect à l'égard de ceux à qui elle est adressée ;
  • la traduction de piètre qualité, c'est la marque d'un manque de professionnalisme de celui qui la diffuse, même s'il n'a aucune responsabilité directe dans sa production ;
  • la mauvaise traduction, c'est une source de mécontentements, de frustrations et de ressentiments, la cause d'importantes pertes de temps et d'argent, un facteur de risques pour les biens et les personnes, et une source de litiges.
  • En fait, un document traduit doit pouvoir remplir exactement les mêmes fonctions qu'un document original. Dans certains cas, la traduction est même infiniment plus importante, en termes d'image ou de marchés, que l'original. Il faut donc, dans l'idéal, que le traducteur puisse consacrer à la traduction le même soin, le même temps, et (presque) les mêmes moyens que consacrerait le rédacteur ou le concepteur à la production d'un document ou matériau original. Il faut d'abord que toute personne qui s'esbaudit de telle ou telle traduction délirante s'assure qu'elle-même ne diffuse pas, sans le savoir, des documents du même acabit.

    La bonne traduction est exacte, précise, juste, rigoureuse mais aussi claire, fluide, transparente, convaincante lorsqu'il le faut et, même quand elle porte sur des éléments techniques, agréable à lire. Elle est surtout parfaitement adaptée à son public et aux utilisations que ce public veut, ou doit, en faire. Elle est donc d'abord et avant tout parfaitement adaptée aux objectifs et stratégies de son commanditaire.

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